Un sentiment inconscient d’urgence à vivre
Le mardi 30 mai 2023
Entretien avec Éric Ruf, Metteur en scène de Roméo et Juliette
Qu’a provoqué en vous la partition de Gounod ?
Un questionnement, d’abord, car la pièce que j’avais mise en scène à la Comédie-Française s’appuyait sur des chansons populaires italiennes, dans une ambiance de karaoké d’entre-deux guerres. Je me demandais si cet esprit se retrouverait dans l’opéra. La musique de Gounod, très belle, renferme des airs qui fonctionnent comme des tubes. Il y a quelque chose qui s’est retranscrit de façon assez souple entre les deux.
Vous vous éloignez de la lecture romantique que l’on a généralement de cette histoire…
En effet, la dureté et l’urgence qui habitent Roméo et Juliette balaient tout romantisme.
En trois jours seulement, ils se rencontrent, couchent ensemble et meurent. Plus qu’une passion, c’est une brûlure, un sentiment inconscient d’urgence à vivre. J’ai toujours été fasciné par ces hommes qui, se sachant atteints d’une maladie incurable, décident de partir faire le voyage de leur vie ou de s’acheter la moto rutilante dont ils ont toujours rêvé. Face à la mort, il n’y a pas de choix mais l’impossibilité de faire autre chose que d’aller à l’essentiel.
Chez Shakespeare, Juliette a le rôle le plus important. Comment la voyez-vous ?
C’est celle qui risque tout, qui fait preuve de courage, qui s’engage. L’œuvre aurait dû s’intituler Juliette et Roméo. Lui n’est pas la figure héroïque du chef de bande que l’on fantasme. Il est un gamin indécis qui déclenche une guerre.
Vous avez repris la scénographie de la Comédie-Française. Passer du théâtre au lyrique, est-ce basculer dans un autre monde ?
Les enjeux sont les mêmes mais l’opéra, par le biais de la musique, apporte une capacité d’émotion plus forte et des effectifs imposants. C’était incroyable de travailler avec un choeur de cinquante personnes alors que je ne disposais que de cinq Capulets et trois Montaigus au théâtre ! Cela a permis de figurer un véritable combat de rue où Romeo se retrouve, au final, seul face au groupe, ce qui est visuellement fort. Le théâtre est dans la subtilité, la maitrise du temps et de la dynamique. L’opéra a cette puissance inhérente.
Qu’est-ce qui vous a guidé vers ces décors d’une Italie du sud décrépie et saturée de blanc ?
Je voulais une scénographie minérale où la réverbération est totale et la lumière comme un couteau. J’avais en tête ces villes du sud de la Sicile ou du Maroc où les cimetières sont faits comme des salons de maison. Ainsi la ville elle-même est une tombe. Les tueries s’alimentent de ce soleil insupportable. La canicule, la déshérence et la colère sociale rendent l’explosion imminente.
La distribution à Rouen est sensationnelle avec entre autres Amitai Pati, Olga Kulchynska et Bruno de Sá. Comment voyez-vous le voyage de votre mise en scène dans ces voix ?
Je suis impressionné de voir qu’à chaque représentation, cela fonctionne ! C’est d’ailleurs Pene Pati, le frère d’Amitai, qui a remplacé au pied levé Jean-François Borras, malade du covid, pour notre première à l’Opéra Comique en décembre 2021. Le spectacle vivant est une chose qui s’invente.
Propos recueillis par Vinciane Laumonier •
Le saviez-vous ?
La célèbre ariette « Je veux vivre » a été ajoutée tardivement, composée par Gounod pendant les répétitions. C’est la créatrice du rôle de Juliette, Caroline Miolan-Carvalho qui a exigé cette valse.